Les récits d'Ilse Aichinger sont voués à l'exploration des possibles, à l'invention d'une réalité parallèle qui naît des pouvoirs magiques et périlleux du langage. Le temps peut y passer à l'envers. Un appartement peut descendre au sous-sol d'un immeuble sans que personne, sauf l'occupante des lieux, ne s'en étonne. Un personnage d'affiche publicitaire ou des figures peintes sur un éventail y vivent d'une vie insoupçonnée. Le "Jour" ou la "Langue" y sont des protagonistes à part entière. Tout ici, même les phénomènes naturels, obéit à des lois à chaque fois différentes auxquelles la narratrice demeure fidèle, à l'intérieur de chaque nouvelle, jusqu'à l'angoisse ou à l'absurde. C'est que, sous l'exubérance du jeu, perce l'inquiétude d'un écrivain qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, a frôlé le pire, et qui a choisi de regarder le monde avec les yeux de l'enfance pour réaffirmer que le possible est plus fort que le réel. Le héros d'un de ces récits, héritier du "champion de jeûne" de Kafka, transforme en raison de vivre les liens qui lui ont été inexplicablement imposés. A son image, la conteuse affirme sa liberté au sein des contraintes du langage auquel elle refuse de faire confiance pour mieux montrer que le monde qui nous entoure dépend du crédit que nous lui accordons.
Aichinger Ilse ; Müller Uta ; Denjean Denis ; Mass
Au plus fort de la Deuxième Guerre mondiale, dans une ville qui ressemble à Vienne, Ellen, une petite fille d'une douzaine d'années, tente d'obtenir un visa pour rejoindre sa mère réfugiée aux États-Unis. Autour d'elle, pour survivre, un groupe d'enfants juifs, ses amis, opposent à leur sort tragique un espoir "plus fort que la mort". Un pied dans chaque monde (sa mère et sa grand-mère sont juives, mais son père ne l'est pas), Ellen tente de faire vivre cet espoir des deux côtés, accompagnant ses amis dans leurs jeux et leurs rêves. Vue par les yeux des enfants, la persécution nazie apparaît dans toute son insondable cruauté; mais Ellen est aussi celle qui, inlassablement, interroge le monde qui l'entoure, et qui, en plein naufrage, réveille les adultes endormis avec ses questions insistantes, jusqu'aux dernières pages du livre où un "plus grand espoir" lui sera révélé. Son voyage halluciné dans l'hiver et la nuit apparaît alors comme une parabole sur la force des faibles et l'impuissance des forts. Avec ce livre paru en 1948, Ilse Aichinger, née en 1921 à Vienne, a donné à la langue allemande, longtemps avant Le Tambour de Günter Grass, la première fiction qui parlait du scandale des années de guerre. Nourri d'autobiographie savamment distanciée, Un plus grand espoir a rapidement fait figure de classique en Autriche et en Allemagne. Il a valu à son auteur une très grande célébrité, confirmée ensuite par des nouvelles dont la traduction complète paraît simultanément chez Verdier sous le titre Eliza Eliza.
Laure Murat, autrice et professeure à l’UCLA, définit dans ce court ouvrage les termes de récriture, de réécriture et/ou de censure en littérature pour que le débat soit fécond. Une base très intéressante pour nourrir votre réflexion.
Léonor a quatre ans lorsque son père, le peintre Félix de Récondo, lui raconte l'exil d'Espagne en 1936 ; il avait quatre ans lui aussi, et fuyait avec sa mère et ses frères la guerre civile et les franquistes. En 2015, à la mort de son père, la question de la nationalité espagnole surgit, alors que la violoniste se mue en écrivaine : lui suffirait-il d'entreprendre les démarches, longues, pénibles, pour panser par le droit le sens de la filiation ? Habitée par les images de Goya (Les Désastres de la guerre) et celles de son père, qui y font écho (Prison), Léonor de Récondo lit et relie les mots et les souvenirs, l'art, la littérature et l'histoire. Entre la musicienne et le peintre, une mémoire, enfouie, trouée, se fait jour. Léonor de Récondo est née en 1976. Elle est l'autrice notamment de Amours (Sabine Wespieser, 2015), La Leçon de ténèbres (Stock, 2020) et Marcher dans tes pas (L'Iconoclaste, 2025).
Dans un Paris dévasté par une catastrophe (accident nucléaire, cataclysme naturel, guerre de religion ?), un groupe de jeunes gens arpentent les rues, tentent de survivre en mangeant ce qu'ils trouvent, chantent des airs de John Holiways et fuient la violence de leurs ennemis en cherchant un ailleurs. Car ce monde en lambeaux, il s'agit malgré tout de l'habiter, de s'y vêtir et d'y trouver des raisons d'espérer. Comment tenir ? Comment trouver en soi de quoi réjouir la vie quand tout a sombré? Ce sont les questions que se posent, avec humour et cruauté, les protagonistes de cette aventure.
Le Dit du Genji", ce grand classique de la littérature universelle dont Borges disait qu'il n'a jamais été égalé, fut écrit au début du onzième siècle par dame Murasaki, une aristocrate qui vécut à la cour impériale de Heian-kyô (l'actuelle Kyôto). Cependant, écrit René Sieffert qui a travaillé à sa traduction près de vingt ans, "pas un instant je n'ai eu le sentiment d'un véritable dépaysement, ni dans le temps ni dans l'espace, mais au contraire me hantait l'impression constante d'être engagé dans une aventure mentale étonnamment moderne. Il m'a semblé découvrir des situations, des analyses, des dialogues qui pouvaient avoir été imaginés hier, si ce n'est demain." Ce "roman-fleuve", qui retrace le destin politique et la riche vie amoureuse d'un prince, le Genji, vaut autant par la vigueur de la narration que par l'évocation d'un climat, une atmosphère, un état d'âme, les accords d'une cithare ou le parfum d'un prunier en fleur - illustration parfaite de l'impermanence de ce monde et de la vanité ultime de toute entreprise humaine.