Les enfants perdus de Casablanca

Topin Tito

DENOEL

L'embrasement
1955

Dix-sept heures douze. 14 juillet

Sept morts, soixante blessés d'après la radio mais personne ne croit la radio. La rumeur affirme qu'il y a des centaines de morts, la rumeur affirme qu'un corps déchiqueté a été projeté sur un balcon de l'autre côté de la rue Reitzer, dans les pots de géranium, la rumeur affirme qu'un homme blessé au volant de sa décapotable a percuté la vitrine d'un magasin de chaussures et a été décapité par un éclat de verre aussi effilé qu'un sabre, la rumeur affirme que les poseurs de bombe étaient deux adolescents, dont une jeune fille.
Des groupes armés rameutent les indécis, parcourent les rues de la ville européenne en estropiant l'hymne national à plein gosier, en massacrant aveuglément leurs propres serviteurs ou des pauvres types qui n'avaient rien à se reprocher. Ils molestent une femme marocaine, lui découvrent le visage pour s'assurer qu'elle n'est pas un terroriste caché, ils assomment un compatriote qui s'interpose en appelant au respect des religions. Dans la cour d'un immeuble, une jeune Berbère recroquevillée sous un amoncellement de caisses vides et qui donne le sein à son bébé pour l'empêcher de pleurer est surprise, frappée à coups de barre de fer tandis qu'elle étreint son enfant en tentant vainement de le protéger.
Lucas ne se souvient pas d'avoir vu une telle foule depuis le débarquement des Américains, treize ans plus tôt, ou depuis ce jour d'octobre 1948 où tout Casablanca était descendu dans la rue pour fêter le retour de Marcel Cerdan avec son titre tout neuf de champion du monde. Aujourd'hui ce ne sont plus des débordements de joie. Les manifestants sont lugubres et les cris qu'ils poussent sont de colère, les fronts sont butés, les visages tordus, les poings fermés, les bâtons cognent les murs blanchis à la chaux, une dame en deuil, pieds nus, chaussure à la main, frappe la tête d'un enfant noir avec son talon aiguille, les crânes suent, les poitrines soufflent, les chiens aboient, les automobiles klaxonnent, les sirènes mugissent, les bottes martèlent le sol. Un homme trébuche sur le cadavre d'un Marocain, il lui crache au visage mais il n'a plus de visage c'est un magma d'os de glaire d'éponge et de sang. Un photographe de presse est jeté à terre et rossé à coups de pied, son appareil fracassé. Plus loin un jeune homme cache ses larmes sur l'épaule d'une jolie fille en robe d'été de peur qu'on ne le remarque et qu'on le frappe aussi à coups de manivelle, de crochet de boucher ou de marteau. Il renifle, essuie ses joues trempées et son regard embué croit distinguer le canon d'un fusil qui se dresse au-dessus des têtes.
Deux détonations recouvrent le tumulte, elles se répercutent contre les façades, saluées par la horde sauvage.
Le jeune homme qui pleure son pays perdu sur l'épaule d'une jolie fille en robe d'été semble être, avec Lucas, le seul à comprendre que l'irréparable vient de s'accomplir.


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EAN
9782207111581
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