PIERRE LOTI, D'ENFANCE ET D'AILLEURS

VERCIER/LOTI

BLEU AUTOUR

Je ne sais rien de LotiUn beau jour de 1975, pour les besoins d'une thèse sur «L'enfance, de Rousseau à Proust», je lis Le Roman d'un enfant. Dans la grande salle de la Bibliothèque nationale, c'est un choc, un souffle d'air frais. L'impression d'une découverte, de faire face à un être vivant, non à un livre. Je ne sais rien de Loti, je n'ai jamais rien lu de lui, pas même ce Pêcheur d'Islande que tant de gens disent avoir lu vers douze ans, après l'avoir déniché dans la bibliothèque de leur grand'mère! Peut-être ai-je fait, enfant, des dictées tirées de ses livres, mais je ne m'en souviens pas. A l'époque, mes lectures, ce sont les contemporains, Butor, Robbe-Grillet, Sarraute, je suis un lecteur à la mode. Loti, c'est qui? Pourtant j'avais sûrement lu le texte de Barthes sur Aziyadé, paru en 1972. Mais sans doute pas le livre de Loti. Ai-je alors seulement fait le lien entre ce Roman d'un enfant et Aziyadé, ces deux livres aux horizons si différents, ici la province et les peurs enfantines, là-bas l'Orient et les amours de harem?Je ne m'entêterai pas sur ma thèse, mais j'insisterai pour faire rééditer ce titre qu'on ne trouve alors plus que chez les bouquinistes ou dans quelques bibliothèques. Patientez jusqu'à ce que Loti «tombe» dans le domaine public, me dit-on. Comme il est mort en 1923, ce sera en 1988. D'ici là, j'aurai eu le temps de lire bon nombre des autres livres de Loti, de prendre la mesure d'une oeuvre abondante, multiforme, échappant aux étiquettes réductrices qu'on lui a collées: romans exotiques, romans de marine... Ceux que l'on cite toujours, Pêcheur d'Islande, Madame Chrysanthème, Ramuntcho, me retiennent moins, bien moins que Le Roman d'un enfant ou les récits de voyages ou encore Mon frère Yves et Matelot si l'on veut à tout prix des romans de marins...Entre-temps, pour une intervention lors d'un colloque sur l'autobiographie, j'ai choisi comme thème «Le mythe du premier souvenir chez Loti et Leiris». Et je «tombe» sur ces lignes de la conférence «Le sacré dans la vie quotidienne» que Michel Leiris a donnée au Collège de sociologie le 8 janvier 1938: «Il paraît évident que tout ce qui nous fascina durant l'enfance, et nous a laissé le souvenir d'un pareil trouble, doit être, en première ligne, interrogé. Car, de tous les matériaux dont nous pouvons disposer, ces matériaux extraits des brumes d'enfance ont quelque chance de représenter les moins sophistiqués.» Il me semble «évident» aussi qu'il évoque autant le livre de Loti, paru presque cinquante ans plus tôt (en 1890), que celui qu'il est en train d'écrire et qui va révolutionner l'écriture autobiographique, L'Age d'homme. Et lorsque Nathalie Sarraute, en 1983, publie Enfance, dont le titre et la construction par fragments rappellent étonnamment ceux du Roman d'un enfant, il me devient de plus en plus évident que Loti, presque naïvement, sans recherche particulière, a ouvert la voie, qu'il n'est pas un écrivain pour bibliothèques de grands-mères, qu'on peut le lire au même titre qu'un contemporain. Il nous parle de nous et non pas d'un enfant d'autrefois, ou, plutôt, cet enfant d'autrefois a quelque chose de singulièrement intéressant à nous dire. Un quelque chose que j'essaie de mettre en mots dans la préface à la réédition du Roman d'un enfant qui paraît donc en 1988. Je commence ainsi: «Tomber dans l'oubli... tomber dans le domaine public..., il est, pour un écrivain, toutes sortes de chutes.» J'ai l'air de m'amuser, mais c'est pour mieux creuser les apparences.

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EAN
9782358480345
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