WALTER BENJAMIN N1008 AVRIL 2013

COLLECTIF

REVUE EUROPE

LE SAUT DU TIGREOn s'est rarement rendu compte que la relation naïve de l'auditeur avec le conteur est dominée par l'envie de retenir l'histoire racontée.W. Benjamin, Le ConteurCher enfant, je t'en prie,N'oublie pas dans tes prières le Petit Bossu.W. Benjamin, Enfance berlinoise;Au nouveau lecteur qui voudrait interroger la place névralgique que Walter Benjamin occupe parmi les penseurs du XXe siècle, il faudrait commencer par dire que son oeuvre, d'une ampleur considérable, n'eut pas de son vivant le destin qu'elle méritait. Des controverses infinies et pour la plupart stériles ont prétendu déterminer le registre dans lequel sa pensée s'était fixée, comme s'il s'agissait de la mettre en fiches et de lui conférer post mortem une reconnaissance académique qui de son vivant lui avait été refusée. Les interprétations abondent, nous ne pouvons en faire ici l'inventaire. Il en ressort que nous sommes en présence d'une oeuvre qui exige d'être instruite philosophiquement. Quand on sollicite les textes de Benjamin, y compris ceux dont la sensibilité narrative et le mouvement d'écriture font clairement ressortir une «plume» d'écrivain, on est frappé par leur extrême acuité, la manière dont le pouvoir des mots maintient à vif un espoir illimité de sauvetage d'une civilisation arrivée à son acmé tragique, pauvre en expérience, en langue et en substance de pensée. Rien n'aura échappé au «philosophe qui mit fin à ses jours alors qu'il fuyait les hommes de main d'Hitler». Mais pour Benjamin n'est-ce pas à travers l'impossibilité même de rendre compte du tragique de l'histoire que se transmettent des expériences incommunicables? Nous touchons là un des points fondamentaux de son oeuvre. Transmettre signifie raconter, partager des expériences au sens où cette région de l'existence est mise en récit. C'est précisément ce dont parle Benjamin dans son essai intitulé Der Erzähler, que je traduis à dessein par Le Narrateur: «Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire. Et s'il advient qu'en société quelqu'un réclame une histoire, une gêne de plus en plus manifeste se fait sentir dans l'assistance. C'est comme si nous avions été privés d'une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes: la faculté d'échanger des expériences.»Retrouver «la faculté d'échanger des expériences», enjeu majeur du projet de Benjamin, s'accompagne chez lui d'une audace féconde qui consiste à ne plus séparer la figure de l'écrivain de celle du philosophe. Aucun de ses écrits, articles, études, aphorismes, fragments philosophiques et notes critiques, dispersés ici et là, ne peuvent être qualifiés de secondaires ou anecdotiques, et son grand Livre des passages, auquel il aura travaillé les vingt dernières années de sa vie, est imprégné de cette bibliothèque de leitmotive au sens musical du terme, qui entrelacent des titres éloquents que je décline ici pêle-mêle: Le concept de critique esthétique dans le romantisme allemand, Critique de la violence, Sur le langage en général et sur le langage humain, La Tâche du traducteur, Origine du drame baroque allemand, Fragment théologico-politique, L'oeuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique, Enfance berlinoise, Sens unique, «Les Affinités électives» de Goethe, et j'en passe, sans compter les correspondances, en particulier celle avec son ami Gershom Scholem. Dans ce labyrinthe où il n'est pas aisé de se frayer un chemin et où les classifications génériques banalisent la singularité de cet édifice baroque, inquiété par l'expérience de la Première Guerre mondiale, abruptement interrompu par la Seconde, se dégage néanmoins une véritable pensée de l'histoire. Pour Benjamin, observe Stéphane Mosès, «la fin de la croyance en un sens de l'histoire n'entraîne pas l'abolition de l'idée d'espérance. Au contraire, c'est précisément sur les décombres du paradigme de la Raison historique que l'espérance se constitue en catégorie historique. L'utopie, qui ne peut plus désormais être pensée comme la croyance en l'avènement nécessaire de l'idéal au terme mythique de l'histoire, resurgit - à travers la catégorie de la Rédemption - comme la modalité de son avènement possible à chaque instant du temps. Dans ce modèle d'un temps aléatoire, ouvert à tout moment à l'irruption imprévisible du nouveau, la réalisation imminente de l'idéal redevient pensable, comme l'une des possibilités offertes par l'insondable complexité des processus historiques.»

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EAN
9782351500552
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