Ici tout est tranquille. On pourrait mourir cet été. La lumière flotte un peu floconneuse à travers les arbres, au-dessus de la pelouse. Contre le soleil le ciel est dur comme du minerai. C'est le même paysage depuis toujours. Le corps y est peu de chose. Pourtant il y est tout, comme la fiole qui le recueille. Il pourrait se briser. C'est au corps que tout tient. Ça rend le paysage assez fragile.Ce paysage, Lorraine y a cru. Autrefois il avait la légèreté de la jeunesse, tous ses espoirs s'y soulevaient. Ensuite il a rayonné autour d'elle avec une fixité triomphale. Seulement cette année la fiole est empoisonnée. Le temps s'y trouble. C'est peut-être cet été qu'il faudrait mourir. Quelque chose est révolu. Dans la limpidité de l'air Lorraine sent l'épaisseur grise d'une poudre. L'air a changé. Le monde n'est plus pour elle. Elle a été jeune. Elle a été célèbre. Elle a été heureuse. Mais la vie même ne peut apporter que ce qu'elle a. Ça devrait mettre une limite à l'espérance. Ça peut finir maintenant. Ça peut continuer. Désormais tout est tellement pareil.Lorraine regarde le jardin sous les arbres, dans cette frange d'atmosphère où la vie a lieu. C'est toujours cette maison où l'invitait Hélène autrefois, pendant les années fastes des Brissay. Elles occupaient la petite aile des enfants. Quarante ans après, Hélène et Douce de Brissay occupent à nouveau la petite aile, mais parce que la maison est louée pour les vacances. On passe sans déranger les locataires. Pour descendre se baigner il y a la largeur d'un sentier qui descend vers un bout du perré, derrière le cabanon. Douce et Hélène y lisent le journal. Quand on pense aux jeunes soeurs Brissay, rigolotes, Hélène autoritaire et Douce douce, qui hébergeaient Lorraine comme leur protégée. Finalement c'est Lorraine qui a eu un destin public, et Douce et Hélène sont seules cachées derrière leur cabanon. Pourtant ce sont les soeurs Brissay, rien de réel ne peut les entamer. Elles pourraient finir au camping d'Arcachon, elles auraient toujours l'impression d'avoir un palais au-dessus de leurs têtes.La dernière fois que Lorraine était venue chez elles c'était l'été de L'Or et l'Argent, son premier disque. Elle allait au marché en paréo, les cheveux lissés au monoï, le visage brillant. Elle entendait sa chanson dans les boutiques. Elle rapportait son panier plein de courses et de colliers de coquillages. Le soir elles dînaient chez des voisins, elles marchaient pieds nus sur la plage ou à travers les jardins quand la marée était haute, en robes longues dans le soleil de huit heures. Être connue ne voulait rien dire. Elle était au calme, entre les pelouses et la mer. On ne lui demandait rien. Elle était une amie d'Hélène et elle pouvait aller où elle voulait. Elle était invitée.(...)
Nombre de pages
310
Date de parution
22/08/2012
Poids
320g
Largeur
173mm
Plus d'informations
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EAN
9782818016671
Titre
LE POIVRE
Auteur
Bouillère Olivier
Editeur
POL
Largeur
173
Poids
320
Date de parution
20120822
Nombre de pages
310,00 €
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Revenir dans le temps, ce n'est pas le cadeau qu'on croit. Il faudrait tout recommencer. A mon âge, je n'aurais pas le courage, je crois que je suis allé trop loin. Mais vous, vous le feriez si c'était possible?
Cette nuit-là, rassemblés tous les trois autour de notre mère, nous avons pour la dernière fois fait kolkhoze.Notes Biographiques : Emmanuel Carrère est né en 1957. D'abord journaliste il a publié un essai sur le cinéaste Werner Herzog en 1982 puis L'Amie du jaguar Bravoure (prix Passion 1984 prix de la Vocation 1985), Le Détroit de Behring essai sur l'Histoire imaginaire (prix Valery Larbaud et Grand Prix de la science-fiction française 1987),Hors d'atteinte ? et une biographie du romancier Philip K. Dick : Je suis vivant et vous êtes morts. La Classe de neige prix Femina 1995 a été porté à l'écran par Claude Miller et L'Adversaire par Nicole Garcia. En 2003 Emmanuel Carrère réalise un documentaire Retour à Kotelnitch et adapte lui-même en 2004 La Moustache avec Vincent Lindon et Emmanuelle Devos. Il a depuis écrit Un roman russe, D'autres vies que la mienne, Limonov prix Renaudot 2011, Le Royaume prix littéraire Le Monde, lauréat-palmarès Le Point, Meilleur livre de l'année, Lire 2014, Il est avantageux d'avoir où aller et Yoga. En 2020 il a réalisé un nouveau film Ouistreham d'après le livre de Florence Aubenas avec Juliette Binoche et des actrices non professionnelles. Ses livres sont traduits dans une vingtaine de langues.
Quand j'ai débarqué à Tours (Indre-et-Loire) au printemps 1968, c'était pour enquêter sur ce que mes parents y avaient vécu pendant la guerre. J'étais très loin d'imaginer que, ce printemps-là, tout le pays serait secoué par une révolte étudiante et paralysé par une grève générale, que je tomberais amoureuse, et que mon histoire d'amour me transporterait en 1942, dans la France de l'Occupation ! Vous allez peut-être trouver surprenant que je me décide à raconter mon histoire d'amour, de résistance et de voyage dans le temps à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Mais je crois que c'est le bon moment : en 2026 comme en 1942, il ne faut pas laisser les discours de haine et les mensonges devenir les récits dominants.
Je ne cherche pas ailleurs. Rahmat, le Kabuliwalla, c'est moi. Je ne le filme pas comme un autre, je n'écris pas pour fuir. Je raconte mon histoire à travers lui. Car ce que je poursuis, ce que je veux sauver, ce que je veux comprendre - c'est moi-même, dans ce regard d'exilé, dans ce corps en marche, dans ce silence d'avant la parole.
Plus je lui écrivais de lettres, plus mon affection pour Ilaria grandissait. Il me fallait en savoir plus sur elle. Mais je n'étais pas certaine qu'elle souhaitât que je dévoile les anecdotes intimes que la lecture de son herbier m'avait apprises. Dans le même temps, certains de ses textes sur les plantes laissaient transparaître un désir de percer les secrets de Venise.