Ciel en impasse Sur la grand route entre Bavay et Le Cateau, une légende raconte qu'un homme a traîné sa femme par les cheveux, au cul de son cheval au galop. Ici, l'histoire n'impressionne personne. C'est un pays ébouriffé en haut, tout nu en bas, avec des arbres droits comme des I. L'air vire du gris au blanc en se frottant à la paille des vieilles haies: on dirait une porcelaine accrochée sur la cheminée, une auréole achetée à la brocante. Un peu de terre mange la route, lui dessine des hanches, des poitrines et des épaules de naïades qui attirent les voitures au fossé. Transis derrière leur radar, les gendarmes vous arrêtent à cinquante-sept kilomètres heure, histoire de faire un brin de causette. Les sentiers, sillonnés jadis par des douaniers en bicyclette pourchassant les blauwers, passeurs de dentelle, fraudeurs de café, alcool, tabac et chocolat blanc, s'enfoncent aujourd'hui en circuits touristiques fléchés vers la Belgique, dans des pubis de verdure jaillissant à contre-ciel pour reprendre souffle: on dirait que les talus respirent. De vieilles passerelles enjambent les voies ferrées qui servent de garage aux tracteurs. On ne sait pas si le vent pousse les nuages ou si l'horizon les attire pour les bouffer. Aux Quatre Chemins, l'horizon est vaste. Les panneaux pointent leur flèche dans le vide, le néant, l'éternité, avec des noms de villages incongrus: les câbles tendus entre les poteaux rassurent à peine. À un deuxième carrefour, un Christ rouille sous les averses devant une grille fermée par un vieux cadenas. Les pointes de la barrière sont acérées. Le jour des poubelles, chacun étale ses déchets sur les trottoirs. Des éboueurs bleu pâle, aux épaules et aux jambes jaune fluo, passent une fois par semaine et font le ménage: on devine la vie des habitants dans le fouillis de la benne. Du plus sage au plus débridé. Les SERTIRU rondes et ventrues, alignées comme des cercueils noirs, ne laissent rien filtrer. Les sacs noués d'une petite ficelle rose donnent envie de les emporter. Les débordantes et les éventrées parlent de couches- culottes et d'enfants qui braillent dans des familles allocations familiales. Les chiens viennent lécher la merde et les petits pots carotte. Tous les bistrots s'appellent CAFÉ DU COMMERCE. On y entasse autant de tickets de jeux que de cadavres de bibine. Entre les étiquettes Jenlain, Goudale, Bière des Jonquilles, la photo du patron trône au-dessus du bar sous un plexi doré: il pose au bras de sa femme, à côté des derniers gagnants du Millionnaire. En habits du dimanche, on ne les reconnaît pas. Des enfants emmitouflés achètent, en courant, des Marlboro pour leurs parents. Le chat blanc se sauve par la porte entrouverte. Les églises ne sont jamais loin de ces lieux de débauche. Les femmes papotent à la messe les jours de baptême et de confirmation. Aux mariages et aux enterrements, les hommes dépensent l'argent de la quête en genièvre et en ambrée des Flandres pression. Mairie, École, Salle des fêtes désignent les autres baraquements de la culture. De temps en temps, la cloche rassemble les gens cachés derrière leurs rideaux. Les cabines téléphoniques sont entières, indemnes de tags et de graffitis. On dirait qu'elles sont neuves mais elles sentent l'urine. Huile Labo. Pastilles Valda, respirez mieux! La vraie vie, c'est Auchan! Le censier a vendu un mur de la ferme en déficit pour un peu de pub. À trois cents mètres, pente à 6 %. Utilisez votre frein moteur. Use your engine braking. Plus loin, British Cemetery. Puis, Sandwiches Américains, Boissons fraîches, Pains Bagnats, Hamburgers, en majuscules sur une voiture qui brille comme un plat inox. Des panneaux tricolores annoncent des feux de circulation invisibles. Les châteaux d'eau dressent des entonnoirs pour les rivières. Café restaurant, Le Pendu. Parking à 1 500 mètres. Les voitures zigzaguent sur des triangles, pluie, boue, chutes de betteraves: dans les champs, à perte de vue, pas un arbre pour pisser ou graver le nom d'une amoureuse. À l'horizon pousse la mauvaise herbe des clochers. On entre dans le village par surprise. Après la rue d'En-bas et la rue du Calvaire, une vierge sale porte un ange dans sa main gauche et regarde en souriant les enfants morts pour la France. Un soldat sans casque dort blessé à ses pieds. Un panneau impasse annonce une ruelle qui aboie sur un sens interdit. Appuyée à un poste de transformation haute tension, danger de mort, accessible au personnel autorisé, l'église de 1734 ouvre ses portes uniquement au moment des offices, à cause des brocanteurs qui revendent les saints en bois fruitier. Sur la façade est placardé un imprimé dont on a rempli les cases vides: Vous êtes priés d'assister aux funérailles de Mademoiselle Gisèle Carlier, rappelée à Dieu dans sa 53ème année après avoir reçu les sacrements. La messe des funérailles sera célébrée le jeudi 4 janvier à 15 heures. Le chapelet des défunts sera récité le mercredi 3 janvier à 19 heures. La famille ne désire pas de visites. Miséricordieux Jésus, donne-lui le repos éternel! Au loin, un coin de ciel bleu troue le plomb des nuages. À trois pas de l'église, à mi-pente de la petite ruelle basculant au fond de l'impasse en voie herbeuse, à cent mètres du chemin de l'enfer qui s'éteint dans le ruisseau puis remonte vers le clocher du village mitoyen, Thérèse parle avec les morts, les saints et les anges comme avec des voisins. Les hirondelles, même chose. Quand la famille lui rend visite, les langues sifflent: T'es bien au frais, là, pour ta retraite, entre deux bénitiers! Elle sourit. La petite maison où elle vivote, de briques et de broc, toujours en travaux, avec un grand portail bleu nuit, ouverture électrique, niche au c'ur d'un village qui porte le même nom qu'un préhistorique député du Nord, là où aboutit le dérisoire panneau « centre-ville ». Le couloir est squatté par deux nids de salive, petites boulettes de terre brune patiemment malaxées sous une poutre. Au printemps, Thérèse attache la fenêtre de la porte d'entrée avec enne fichelle. Et les arondelles viennent couver. C'est salissant mais c'est pas grave: Thérèse nettoie. Elle décape ses boiseries à l'hiver, pour que l'odeur ne gêne pas les oisillons. ? Comme ça, j'ai des oiseaux à la maison. Un jour, j'ai laissé la porte du salon ouverte. Ils ont commencé un deuxième nid, mais là j'ai dit non, je vous donne le couloir, ça suffit! Le « salon » est meublé sobrement, avec une belle lumière aux couleurs du jardin. Thérèse débarasse la minuscule desserte en osier et verse du café noir dans des tasses en porcelaine de Limoges, Mory Tellier, Caudry, sur un plateau en plastique orné de trois iris, gagné en prime à l'époque où elle travaillait à Stanhome, société de produits d'entretien ménagers à domicile. Au fond à gauche, penchée à la fenêtre, offerte par Gérard, l'aîné, sa femme Françoise, Philippe n° 3 ? les deux autres, elle ne les voit jamais ? Ginette, Sylvette, les filleuls et nièces à qui Thérèse récite le nom des étoiles lorsqu'ils sortent tard de chez elle et qu'il n'y a pas d'éclairage dans la rue, une lunette astronomique Celestron dans sa housse de protection: Je ne m'en sers pas, les réglages sont compliqués, quand je suis prête, les astres ont disparu derrière les nuages ou la buée voile les lentilles à cause des différences de température, alors il faut attendre une autre lunaison et c'est trop long, je préfère regarder aux jumelles.
Comment trouver les mots quand on est privé de son nom ? A quoi bon avoir la vie éternelle si c'est pour finir sans ami ? Peut-on vivre loin de ses racines ? Avec tendresse, au plus près de la fêlure des magnifiques personnages de ses nouvelles, Dominique Sampiero nous transporte, dans une langue cristalline où tout fait sens et signe. Une femme à sa fenêtre statufiée dans le silence ; un clochard céleste et généreux dont l'humour tutoie le désespoir ; un exilé de Casablanca qui danse avec l'alcool et ses fantômes. Trois tranches de vie pétries de secrets, d'humanité et d'espoir, trois personnages et un ami commun : le pain perdu, dit " pain crotté " dans le Nord de la France, un pain rédempteur, consolateur et finalement fondateur.
Laurence ferme les yeux avec moi, serre les lèvres, et ses baisers sont ceux d'un animal craintif qui frotte son museau sur le mien, de gauche à droite. Je suis obsédé longtemps par cette image honteuse, cette bouche qui dit non et oui en même temps, et par la confusion où nous basculons ensuite. Son visage me repousse et ses mains me retiennent. C'est comme si elle devenait aveugle et que je guidais ses gestes pour lui faire accomplir ce que nos deux corps attendent sans que des mots sachent le dire. Laurence se laisse faire et nous nous abandonnons à cet instinct qui nous colle l'un à l'autre, sans jamais nous consoler ni apaiser la peur d'être au monde." Récit d'initiation, histoire d'une passion adolescente, cachée, obsessionnelle et transgressive qui lie le narrateur à sa soeur d'adoption et lui laisse aujourd'hui encore, après une enfance tiraillée entre l'amour et la peur de l'abandon, la possessivité et l'indifférence, un sentiment d'inachevé.
Dans l'univers de Dominique Sampiero, la naissance et la mort sont intimement liées, comme le cycle des saisons.La lumière du deuil est le portrait d'une jeune femme seule, enceinte, qui chante la lumière, la nature, mais aussi la peur, le désespoir et la mort. Qui était donc cette femme que le narrateur n'a même pas connue et qui lui manque...Dans Le dragon et la ramure, Justin, un orphelin élevé par des moines, apprend l'art de l'enluminure, puis abandonne la vie monacale pour vivre auprès d'Agate des jours de joie et de ténèbres et connaître la rédemption par l'amour.Deux courts récits d'une rare densité.
Des vies, mais telles que la mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu'une passion les anime. Des récits subjectifs, à mille lieues de la biographie traditionnelleL'un et l'autre: l'auteur et son héros secret, le peintre et son modèle. Entre eux, un lien intime et fort. Entre le portrait d'un autre et l'autoportrait, où placer la frontière Les uns et les autres: aussi bien ceux qui ont occupé avec éclat le devant de la scène que ceux qui ne sont présents que sur notre scène intérieure, personnes ou lieux, visages oubliés, noms effacés, profils perdus
Il y a dans Les Mystères de Paris une énergie sauvage: celle d'une cohorte de personnages maléfiques, malfrats hideux comme la Chouette, Tortillard - un anti-Gavroche -, le Maître d'école ou Bras-Rouge, criminels du grand monde comme le comte de Saint-Remy, monstres hypocrites comme le notaire Jacques Ferrand. Eugène Sue n'est pas avare de noirceur. Mais il y a aussi une sauvagerie du Bien, celle de Rodolphe, prince mélancolique venu à Paris à la recherche de sa fille perdue, impitoyable avec les méchants qu'il punit au mépris des lois. On doit à sa cruauté quelques-unes des scènes les plus stupéfiantes du roman: le châtiment du Maître d'école, ou le supplice de luxure imposé à Jacques Ferrand. Cette cruauté contraste avec la pureté morale de Fleur-de-Marie, comme avec la face solaire de Rodolphe, providence de tous les malheureux honnêtes dont il croise le chemin. Le roman exprime dans son ensemble une quête assoiffée de régénération morale de la société, par l'amélioration des mécanismes préventifs et répressifs (c'est le sens de l'engagement de Sue en faveur dans l'encellulement des criminels) ainsi que par l'invention de mécanismes d'incitation au Bien, police ou tribunal de la Vertu, qui doivent récompenser publiquement les actions exemplaires." Judith Lyon-Caen.
À la mort de sa grand-mère, une jeune femme hérite de l?intrigante commode qui a nourri tous ses fantasmes de petite fille. Le temps d?une nuit, elle va ouvrir ses dix tiroirs et dérouler le fil de la vie de Rita, son Abuela, dévoilant les secrets qui ont scellé le destin de quatre générations de femmes indomptables, entre Espagne et France, de la dictature franquiste à nos jours.La commode aux tiroirs de couleurs signe l?entrée en littérature d?Olivia Ruiz, conteuse hors pair, qui entremêle tragédies familiales et tourments de l?Histoire pour nous offrir une fresque romanesque flamboyante sur l?exil.« Un magnifique roman sur l?exil. Un petit bijou. » Le Parisien« Une fresque familiale vibrante. » Version Femina« Un texte délicat, poétique et poignant. » RTL« Racé comme du Almodóvar. Un coup d?éclat et un coup de maître. Une écrivaine démente. » Le Point« Par la grâce d'un livre, les racines refleurissent. » Courrier de l'Ouest« Cette épopée ne s'oublie pas. » Le Figaro« Le partage est la morale de ce récit ardent. » Le Monde des livres« Un émouvant premier roman autour d?une lignée de femmes frondeuses, marquées par le déracinement. » Elle« Un superbe premier roman. » Europe 1« Une réussite. » Causette Notes Biographiques : Olivia Ruiz est auteure, compositrice et interprète. D?origine espagnole, elle a grandi à Marseillette. Trois de ses grands-parents ont fui la guerre civile mais n?en ont jamais parlé. De ce silence est né son premier roman, La commode aux tiroirs de couleurs.