Treis, altitude zéro

Merjagnan Norbert

FOLIO





Extrait



Prolégomènes

L'immeuble comble un espace dans un jeu de construction bas de gamme, emboîté entre des rectangles identiquement imprécis. Les ans n'ont pas touché la bâtisse. Sa façade d'une autre époque se trouve coincée dans le temps par un alignement de grisailles contemporaines. L'ensemble tient, quelque part dans le quartier rafistolé de la Synthe.
Le champ bascule, vole par-dessus la rue, passe à l'intérieur. Noir complet. Une brève mise au point dissèque les ténèbres. Par petites touches, on distingue un couloir et, déplaçant les ombres sur leur passage, deux hommes.
«Bâtiment écorché», ont crachoté les casques, peu avant qu'ils n'entrent. Le réseau d'étages a été mis hors service. Les maraudeurs arpentent le corridor, silencieux, synchrones. Ils fixent une porte sous un balayage de sondes, puis se postent de chaque côté, dos au mur. Des mesures métriques surimpriment les écrans de leurs lunettes en cascades phosphorescentes. La cible est verrouillée. Ils se figent. L'attente se charge de puissance et les hommes s'en grisent. Leur cou se gonfle, sous le pouls de la prédation.
Derrière la porte, pas un bruit. Pas encore.
Il n'est pas tout à fait cinq heures à Treis. Les lunes tachent le ciel d'auréoles. Dans les faubourgs, les ruelles sombres narguent de convenables avenues. Loin au sud, une caravane dont on ne sait si elle s'approche ou s'éloigne, tortille sur la plaine et au lieu de vérecs et de fardiers, on dirait une procession de chenilles.
Partout dans la ville, on dort, dans l'ignorance de la nuit.
Au bout du couloir, appuyé contre une fenêtre, Botrak Pashni observe la rue. Il guette l'instant magique, quand le matin s'infiltre par tous les interstices de l'obscurité. L'homme est sec. Sa figure maigre s'étrécit en triangle. Une fine sculpture de poils en achève la pointe, ceignant la lèvre basse, légèrement recourbée et luisante. Sous les plis du front, au creux d'un visage anormalement pâle, des yeux fendus campent un regard sans prise, à peu près aussi indélogeable qu'un vieux sachet de congélation jeté au fond d'un frigibox.
Alors que le jour se déverse, Botrak Pashni s'élance vers les silhouettes embusquées. Les hommes empoignent chacun le tuyau souple qui leur sert de matraque. L'un d'eux ventouse sur la porte un cube de la taille d'un dé. La fermeture, pourtant complexe, cède rapidement. Les souffles sont courts. La proie a rarement été aussi belle.
Au temps où il dirigeait, à l'Arcopole, la section des Sectes, Pashni a méticuleusement choisi les membres de sa future police. Il a puisé dans la pègre et chez les polards, dans les prisons, y compris dans les bureaux crème des bâtiments d'Ordre, dans des lieux où l'engeance immorale somnolait, inassouvie, inexploitée. Il les a pris à des vies échouées, il les a faits au bronze de leur nouvel uniforme, libres de cogner, de briser, libres d'abattre les maux plutôt que de les garder au ventre, dans les remous malsains où les tenaient les interdits désespérants d'un monde émasculé et faible. À cette harde dispersée, égarée, il a offert l'orgueil et rendu la violence. Douze mille ombres ressuscitées, prêtes à danser en enfer. Son armée, l'Endocène. Un nom que les guestals exhibent comme une pureté neuve.
--Ce texte fait référence à l'édition






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EAN
9782070457267
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