Même vue de loin, des couloirs d'une université - d'une société - américaine amie-ennemie toute en contrastes, l'Egypte reste au coeur du nouveau roman d'Alaa El Aswany et de ses personnages, pris dans les contradictions de leur sentiment d'appartenance à un pays qui les exalte autant qu'il les déçoit. D'une lucidité implacable, l'auteur de L'Immeuble Yacoubian n'a rien perdu de son humour ni de son incoercible goût de la vie. Comme dans son précédent roman, Alaa el Aswany a choisi de faire vivre pour nous, pendant quelques mois, une vingtaine de personnages dont seulement la moitié seulement, cette fois-ci, sont égyptiens. En effet, le lieu où toutes ces vies se croisent n'est plus Le Caire, mais Chicago. L'axe géographique de leurs déambulations n'est plus un immeuble, avec toutes ses stratifications représentatives de la société égyptienne, mais une université, et plus précisément, au sein de cette université, le département d'histologie de sa Faculté de médecine. C'est dans cette université que Alaa el Aswany a lui-même terminé ses études de troisième cycle.Que font donc là nos Egyptiens ? Eh bien, comme Alaa autrefois, ils étudient, ils enseignent ou bien espionnent ceux qui étudient et enseignent. Ce n'est donc plus tout à fait le même univers : les plus pauvres (les habitants de la terrasse) ne sont bien sûr pas présents à Chicago. Pas plus que les politiciens véreux et milliardaires dévots au passé louche. Ceux-là sont restés au pays, on ne les aperçoit que dans le lointain à travers les récits des uns et des autres. Pourtant, à travers ceux de ses ressortissants qui sont à Chicago, c'est bien encore une fois l'Egypte, dans toute sa force, sa diversité, son angoissante problématique qui est au coeur de ce livre, l'Égypte si prégnante que nul - bon ou méchant - ne parvient à s'en arracher. Mais l'Amérique dans laquelle ils vivent n'est pas un simple décor. L'Amérique sûre d'elle-même, de sa supériorité, des valeurs qu'elle représente, brutale parfois, mais aussi l'Amérique ouverte, aimable, un peu naïve et qui donne sa chance à tous. L'Amérique ennemie des causes arabes et par conséquent, même au fond du coeur de ceux qui la servent et s'appuient sur elle, ennemie de l'Egypte. Elle est peuplée, elle aussi, d'hommes ou de femmes qui se débattent avec les affres et les douceurs de l'existence et c'est au milieu de ces hommes et de ces femmes que vivent les exilés de Chicago. Toute une société envers laquelle Alaa el Aswany fait preuve de la même acuité, du même humour, de la même tendresse, de la même compréhension et de la même indulgence sans illusion qu'à l'égard de ses compatriotes. Car s'il y a une chose en laquelle croit Alaa el Aswany, c'est bien à l'unicité de la nature humaine, avec au centre de cette nature la force immense de la sexualité, par laquelle les hommes parviennent à briser leur solitude, à conjurer leurs misères, mais aussi à laquelle ils tentent (sans succès) de résister, au nom des morales religieuse et sociale, qui les angoisse aussi, dans laquelle ils se débattent lorsque quelque chose est brisé dans leurs existences. L'amour, le sexe et tous leurs aléas, leurs illusions, leurs fiascos, toujours décrits sans froideur mais avec une précision presque clinique et une absence totale d'autocensure, tiennent une grande place dans ce roman, mais ils n'en sont pas le coeur. Le coeur, c'est l'Égypte, paradoxalement d'autant plus présente chez ces exilés qu'ils ne sont plus pris dans sa quotidienneté anesthésiante, l'Egypte qu'ils ont parfois cru pouvoir fuir et qui leur colle à la peau, l'Égypte qu'ils voudraient différente et qui les désespère, dont la société évolue aux antipodes de ce dont ils ont rêvé, s'enferme dans une dévotion hypocrite, frileuse et cynique, l'Égypte de toutes les lâchetés, de toutes les faiblesses, les corruptions et celle que l'on déplore pourtant, au bout de sa vie, d'avoir abandonnée.Il vient rappeler son existence, le pays natal, le pays dans lequel certains rêvent inutilement de revenir, vers lequel la majorité poursuit cahin-caha ses modestes projets de bonheur individuel, et pour lequel certains luttent en s'exposant à tous les risques, il vient rappeler son existence à l'occasion d'une visite aux Etats-Unis de son Président de la République.Cette visite qui est à l'arrière-plan de tout le récit, comme un motif musical qui se répète, mais dont on ne décèle pas au départ l'importance, va briser au passage trois ou quatre existences, mais surtout elle va tuer l'espoir. Elle est le point culminant et le moment le plus désespérant de tout le livre, mais il ne faut pas en dire plus car s'il y a un suspense qu'il faut à tout pris conserver au lecteur, c'est bien celui-là. L'Immeuble Yacoubian n'était pas un livre optimiste. Il se terminait néanmoins sur une note gaie, cette fête où se retrouvaient réconciliés gens du peuple et anciens pachas dans un restaurant tenu par une femme grecque, où se mélangeaient les chansons occidentales et orientales et où l'âge s'unissait à la beauté et à la jeunesse.Chicago se termine aussi sur une note d'espoir - infime - comme si Alaa el Aswany ne voulait pas que nous quittions son livre avec un goût amer à la bouche. Mais, cinq ans plus tard, avec une guerre d'Irak en plus, un Liban ébranlé, une Palestine désespérée et une Égypte où l'opposition - dont Alaa el Aswany fait activement partie - ne parvient pas à s'imposer face à un pouvoir qui verrouille toute velléité d'évolution démocratique, c'est une impression plus pessimiste qui se dégage de son dernier roman. Ce qui n'enlève rien à cet incoercible goût de la vie, à cet humour toujours indulgent qui rend si agréable sa lecture.
Résumé : Construit en plein coeur du Caire dans les an nées 1930, vestige d'une splendeur révolue, l'immeuble Yacoubian constitue un creuset socioculturel très représentatif de l'Egypte du XXIe siècle. Dans son escalier se croisent ou s'ignorent Taha, le fils du concierge, qui rêve de devenir policier ; Hatem, le journaliste homosexuel ; le vieil aristocrate Zaki, perdu dans ses souvenirs ; Azzam, l'affairiste louche aussi bigot que lubrique ; la belle Boussaïna, qui voudrait travailler sans avoir à subir la convoitise d'un patron... Témoin d'une époque, Alaa El Aswany pose, sans juger, un regard tendre sur des personnages qui se débattent tous dans le même piège, celui d'une société dominée par la corruption politique, la montée de l'islamisme, les inégalités sociales, l'absence de liberté sexuelle et la nostalgie du passé.
En plein coeur du Caire, l'immeuble Yacoubian, véritable personnage principal du roman, est prétexte à raconter tout un pan de l'histoire égyptienne, des années 1930 à nos jours. Porté à l'écran par Marwan Hamed en 2006, ce livre est devenu un phénomène éditorial dans le monde entier.Notes Biographiques : Né en 1957, Alaa El Aswany est l'un des écrivains les plus célèbres du monde arabe. Son premier roman L'Immeuble Yacoubian, publié en 2006, est devenu un véritable phénomène éditorial international. Romancier, nouvelliste, essayiste, il est traduit en une trentaine de langues et a reçu une quinzaine de prix littéraires.Chroniqueur engagé, il défend ardemment les valeurs de la démocratie dans de nombreux articles parus dans la presse égyptienne et internationale. Il est l'un des membres fondateurs du mouvement d'opposition "Kifaya" (Ça suffit).En 2011, il a pris une part active au Printemps arabe et participé au mouvement de la place Tahrir. Cette expérience lui a inspiré son roman J'ai couru vers le Nil, publié en français l'an dernier et vendu à près de 30.000 exemplaires mais interdit, selon l'écrivain, dans tous les pays arabes sauf la Tunisie, le Maroc et le Liban.Alaa El Aswany vit aujourd'hui aux États-Unis où il enseigne la littérature.
Résumé : A travers les péripéties politiques et intimes d'une palette de personnages tous liés les uns aux autres, du chauffeur au haut gradé, de la domestique musulmane au bourgeois copte, El Aswany livre le roman de la révolution égyptienne, une mosaïque de voix dissidentes ou fidèles au régime, de lâchetés ordinaires et d'engagements héroïques.
Résumé : L'étude de la dictature a acquis, en Occident, une dimension presque exotique. Mais les régimes autoritaires restent une réalité douloureuse pour des milliards de gens. Ceux dont les libertés et les droits sont bafoués. Quelle est la nature de la dictature ? Comment s'implante-t-elle ? Et comment les dictateurs conservent-ils le pouvoir, même lorsqu'ils sont méprisés et moqués par ceux qu'ils gouvernent ? Dans ce bref essai volontiers provocateur, Alaa El Aswany examine la dictature comme une véritable maladie et s'attache à démontrer que, pour comprendre le syndrome de la dictature, nous devons d'abord examiner les circonstances de son émergence, ainsi que ses symptômes, tant chez le peuple que chez le dictateur.
Nicolas Mathieu ouvre pour nous une fenêtre sur le ciel avec ce roman qui n’est constitué que de déclarations d’amour. Son entrelacs de textes composent un hymne à la vie et à ses moments forts. Magnifié par les illustrations d’Aline Zalko.
En ce jour d'août 1982, les troupes israéliennes assiègent Beyrouth et la résistance palestinienne se résout à un nouvel exil. Prisonnier entre les murs de son appartement, dans la ville bombardée, Mahmoud Darwich tente douloureusement de rallier le territoire impossible de la mémoire. Pour dire la complexité du réel, les angoisses de l'enfermement, la folie de la guerre et l'au- delà des souvenirs et des espoirs, l'écrivain compose un récit mêlant dialogues imaginaires, textes du patrimoine arabe classique et poèmes. Chronique amoureuse d'une ville où la violence mortelle a effacé les frontières supposées du corps et de l'esprit, de l'amour et du politique, "Une mémoire pour l'oubli" recueille les fragments d'un passé éclaté et témoigne de l'inévitable travail du deuil et de l'oubli.