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Le Dernier Rêve de Cléopâtre

  • Éditeur : XO Editions
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Être reine à dix-huit ans, vouloir réformer son pays, se voir condamnée à l’exil par son frère, un gamin se prenant pour un roi, et mourir désespérée loin de son royaume : tel devait être le destin de Cléopâtre. Un destin qu’elle n’accepte pas. Mais comment reconquérir la « très brillante Alexandrie » dans un Orient mis à feu et à sang par la lutte acharnée que se livrent César et Pompée ? C’est alors que Cléopâtre, cette jeune femme à la culture exceptionnelle et à la beauté à couper le souffle, rencontre César, le conquérant des conquérants, le séducteur à l’intelligence et au charme irrésistibles. Uni par un amour fou, le couple le plus puissant du monde entreprend de rendre à l’Égypte sa splendeur. À l’écoute du mage Hermès, Cléopâtre la Grecque devient Cléopâtre l’Égyptienne. Un rêve insensé la guide : ressusciter l’empire des pharaons…Du même auteur Glacé, XO Éditions, 2011 Bernard Minier LE CERCLE Thriller © XO Éditions, 2012 ISBN : 978-2- « Tout le monde a un secret. Quel est le vôtre ? » Les individus civilisés, ceux qui se cachent derrière la culture, l'art, la politique... et même la justice, c'est d'eux dont il faut se méfier. Ils portent un déguisement parfait. Mais ce sont les plus cruels. Ce sont les individus les plus dangereux sur terre. Michael Connelly, Le Dernier Coyote. Prologue Dans la tombe SON ESPRIT N'ÉTAIT qu'un cri. Une plainte. Qui montait, dévorait ses pensées. Dans sa tête, elle criait de désespoir, elle hurlait sa rage, sa souffrance, sa solitude... – tout ce qui, mois après mois, l'avait dépouillée de son humanité. Elle suppliait aussi. Pitié, pitié, pitié, pitié... laissez-moi sortir d'ici, je vous en supplie... Dans sa tête, elle criait et elle suppliait et elle pleurait. Dans sa tête seulement : en réalité, aucun son ne sortait de sa gorge. Ou alors juste un miaulement très faible – comme celui d'un chaton. Car, au bout de plusieurs semaines de surmenage vocal, l'intensité de sa voix était brusquement passée de cent à quelques décibels, et elle s'était réveillée quasi muette un beau matin. Muette... Elle qui avait toujours aimé s'exprimer, elle à qui les mots venaient si facilement, les mots et les rires... Dans l'obscurité, elle changea de position pour soulager la tension de ses muscles. Elle était assise par terre, adossée au mur de pierre, à même le sol de terre battue. Elle s’y allongeait, parfois. Ou bien elle rejoignait son matelas pouilleux dans un coin. Elle passait le plus clair de son temps à dormir, couchée en chien de fusil. Quand elle se levait, elle faisait des étirements ou bien elle marchait un peu – quatre pas et retour, pas plus : son cachot mesurait deux mètres sur deux. Il y faisait agréablement chaud ; elle savait depuis longtemps qu'il devait y avoir une chaufferie de l'autre côté de la porte, à cause de la chaleur mais aussi des bruits : bourdonnements, chuintements, cliquetis. Elle ne portait aucun vêtement. Nue comme un petit animal. Depuis des mois, des années peut-être. Elle faisait ses besoins dans un seau et elle recevait deux repas par jour, sauf lorsqu'il s'absentait : elle pouvait alors passer plusieurs jours seule, sans manger ni boire et la faim, la soif et la peur de mourir la taraudaient. Il y avait deux judas dans la porte : un tout en bas, par où passaient les repas, un autre au milieu, par où il l'observait. Même fermés, ces judas laissaient deux minces rayons lumineux trouer l'obscurité de son cachot et la rendre un peu moins opaque. Ses yeux s'étaient depuis longtemps accoutumés à ces demi-ténèbres, ils distinguaient des détails sur le sol, sur les murs que nul autre qu'elle n'aurait pu voir. Au début, elle avait exploré sa cage, guetté le moindre bruit. Elle avait cherché le moyen de s'évader, la moindre faille dans son système, le plus petit relâchement de sa part. Puis elle avait cessé de s'en préoccuper. Il n'y avait pas de faille, il n'y avait pas d'espoir. Elle ne se souvenait plus combien de semaines, de mois s'étaient écoulés depuis son enlèvement, depuis cette soirée fatidique. Depuis sa vie d'avant. Une fois par semaine environ, peut-être plus, peut-être moins, il lui ordonnait de passer le bras par le judas et lui faisait une injection intraveineuse. C’était douloureux, parce qu’il était maladroit et le liquide épais. Elle perdait connaissance presque aussitôt et, quand elle se réveillait, elle était assise dans la salle à manger, là-haut, dans le lourd fauteuil à haut dossier, les jambes et le torse attachés à son siège. Lavée, parfumée et habillée... Même ses cheveux fleuraient bon le shampoing, même sa bouche d'ordinaire pâteuse et son haleine qu'elle soupçonnait d'être pestilentielle le reste du temps embaumaient le dentifrice et le menthol. Un feu clair pétillait dans l'âtre, des bougies étaient allumées sur la table de bois sombre qui brillait comme un lac et un fumet délicieux s'élevait des assiettes. Il y avait toujours de la musique classique qui montait de la chaîne stéréo. Comme un animal conditionné, dès qu'elle entendait la musique, qu'elle voyait la lueur des flammes, qu'elle sentait les vêtements propres sur sa peau, elle se mettait littéralement à saliver. Il faut dire qu'avant de l'endormir et de la sortir de son cachot, il la faisait toujours jeûner pendant vingt-quatre heures. Aux douleurs dans son ventre, cependant, elle savait qu'il avait abusé d'elle pendant son sommeil. Au début, cette pensée l'avait rempli d'horreur et elle avait vomi ses premiers vrais repas dans le seau en se réveillant dans la cave. À présent, cela ne l'atteignait plus. Elle oubliait les douleurs pour se concentrer sur le repas, sur le vin capiteux qui lui tournait la tête et sur la musique qui la berçait et l'emportait loin d'ici. Parfois il ne disait rien, parfois il parlait interminablement, mais elle l'écoutait rarement : son cerveau avait perdu l'habitude de suivre une conversation. Les mots musique, symphonie, orchestre revenaient cependant comme un leitmotiv dans son discours, ainsi qu'un nom : Mahler. Depuis combien de temps est-elle enfermée ? Elle se souvient du soir où elle a ouvert les yeux dans la salle à manger et découvert le grand sapin de Noël plein de boules brillantes et de guirlandes. Elle avait eu l'impression que son cœur se décrochait et tombait sans fin dans sa poitrine, ce soir-là. Comme elle avait été kidnappée en juin, elle en avait conclu que six mois s'étaient écoulés. Six mois ! Les premiers temps, elle avait compté les jours à partir des deux repas quotidiens, car la pauvre lumière de l'autre côté de la porte, qui ne s'éteignait jamais, ne lui fournissait aucune indication. Mais elle avait renoncé à ça aussi. À quoi bon ? Un cadeau l'attendait sous le sapin, ce soir-là : un ours en peluche. Pour la première fois depuis longtemps, les digues s'étaient rompues et elle s'était mise à pleurer. Noël… Un autre jour, il lui avait expliqué qu'elle était là depuis un an et qu'il fallait fêter ça. Une coupe de champagne l’attendait sur la table. Elle l'avait bue. Quel goût étrange, elle l'avait presque oublié. Mais peut-être avait-il menti. Pourquoi lui faire confiance ? Il n'y avait ni jour ni nuit dans sa tombe. Car c'était de ça qu'il s'agissait : une tombe. Dont, au fond de son cœur, elle avait compris qu'elle ne sortirait jamais vivante. Tout espoir l'avait depuis longtemps désertée. Il arrivait pourtant qu'elle se sentît proche de son bourreau. Qu'elle en vînt presque à le comprendre. C'était inexplicable, mais il lui semblait que personne ne la connaissait mieux que lui. Cette idée l'emplissait d'une telle horreur que son esprit s'évadait aussitôt vers des régions plus accueillantes. Elle se remémorait le merveilleux, le simple temps où elle était libre. La dernière fois où elle avait ri, reçu des amis, vu ses parents, l’odeur des barbecues l'été, la lumière du soir dans les arbres du jardin et les yeux de son fils au coucher du soleil. Des visages, des rires, des jeux... Elle se revoyait faisant l'amour avec des hommes, un en particulier... Elle pouvait encore sentir son corps sous ses doigts, les muscles de son dos et son pubis contre le sien… Cette existence qu'elle avait crue banale et qui était en réalité un miracle de chaque instant. Combien le regret enflait en elle de ne pas l’avoir savourée davantage. Elle se rendait compte que même les moments de chagrin, de douleur n'étaient rien en comparaison de cet enfer. De cette non-existence, ensevelie dans ce non-lieu. Hors du monde. Elle se doutait que quelques mètres seulement de pierre, de ciment et de terre la séparaient de la vraie vie mais, en même temps, des centaines de portes, des kilomètres de couloirs et de grilles n'auraient pu l'en séparer davantage. Il y avait pourtant eu un jour où la vie et le monde avaient été là, tout près, à portée de main. Pour une raison inconnue, il avait été obligé de la déménager en urgence. Il l'avait habillée à la hâte, lui avait attaché les poignets dans le dos avec des menottes en plastique et lui avait passé un sac de toile sur la tête. Puis il lui avait fait gravir des marches et elle s'était retrouvée à l'air libre. À l’air libre… Le choc avait failli lui faire perdre la raison. Lorsqu'elle avait senti la tiédeur du soleil sur ses bras nus et ses épaules, deviné sa lumière à travers le sac, respiré l'odeur de la terre et des champs encore humides, le parfum des fourrés en fleurs, et entendu le ramdam des oiseaux au lever du soleil et un coq qui s'égosillait au loin, elle avait été près de s'évanouir. Elle avait tellement pleuré qu'elle avait trempé la toile du sac du sel de ses larmes et de sa morve. Puis il l'avait couchée sur un plancher métallique et elle avait respiré une odeur de gaz d'échappement et de gasoil à travers la toile. Bien qu'elle fût incapable de crier, il lui avait fourré du coton dans la bouche et du sparadrap par-dessus, par mesure de précaution. Il avait également attaché ses poignets et ses chevilles ensemble pour éviter qu'elle ne donnât des coups de pieds dans la cloison. Elle avait senti la vibration du moteur et la camionnette s'était mise à cahoter sur un sol inégal avant de rejoindre la route. Quand il avait brutalement accéléré et qu'elle avait entendu de nombreux véhicules les dépasser, elle avait compris qu'ils roulaient sur une autoroute. Le pire avait été le péage. Elle avait entendu des voix, de la musique, des bruits de moteurs tout autour d'elle, tout près... juste là : derrière la cloison. Des dizaines, des centaines d'êtres humains. Des femmes, des hommes, des enfants... À quelques centimètres seulement ! Elle les entendait !... Elle qui était seule depuis des mois avait été submergée par une avalanche d'émotions et de sensations. Ils riaient, parlaient, s'invectivaient, allaient et venaient, vivants et libres. Ils ignoraient tout de sa présence, si près d'eux, de sa mort lente, de sa non-existence d'esclave... Elle s'était remise à pleurer. De rage et de désespoir. Elle avait secoué la tête jusqu'à la cogner contre le métal et son nez avait saigné sur le plancher graisseux. Et puis, elle avait entendu son bourreau dire « merci » et la camionnette était repartie. Elle aurait voulu hurler. Pourquoi ne l’avait-il pas endormie ce jour-là ? Par sadisme ? Pour remuer le couteau dans la plaie et se délecter de sa frustration ? Ou bien parce qu’il avait dû agir dans la précipitation et qu’il n’avait pas d’anesthésique à sa disposition ? Il faisait beau le jour de son déménagement, elle était quasiment certaine que la végétation était en fleurs. Le printemps... Combien d'autres saisons à venir ? Avant qu'il ne se fatigue d'elle, avant que la folie ne la terrasse, avant qu'il ne la tue pour de bon... Elle eut soudain la certitude que ses amis, ses proches, la police la considéraient déjà comme morte : un seul être au monde savait qu'elle était encore vivante – et c'était un être démoniaque, un serpent, un incube. Elle ne reverrait jamais la lumière du jour. Vendredi 1 Poupées C'ÉTAIT LÀ, dans le jardin ombré, L'ombre du tueur froidement embusqué, Ombre sur ombre sur l'herbe moins verte que Rouge du sang du soir. Dans les arbres, le syrinx d'un rossignol Défiait Marsyas et Apollon. Dans le fond, une gloriette des nids et des Boules de gui Font un décor agreste... Oliver Winshaw immobilisa sa plume. Battit des paupières. Quelque chose avait attiré – ou plutôt distrait – son attention à la périphérie de son champ de vision. Par la fenêtre. Un éclair, dehors. Comme un flash d'appareil photo. L'orage se déchaînait autour de Marsac. Ce soir-là, comme tous les autres soirs, il était assis à sa table de travail. Il écrivait. Un poème. Son bureau se trouvait au premier étage de la maison qu'ils avaient achetée trente ans plus tôt, sa femme et lui, dans le Sud-Ouest de la France ; une pièce lambrissée de chêne, presque entièrement tapissée de livres. Essentiellement de la poésie britannique et américaine des XIXe et XXe siècles : Coleridge, Tennyson, Robert Burns, Swinburne, Dylan Thomas, Larkin, E.E. Cummings, Pound… Il savait qu'il n'arriverait jamais à la cheville de ses dieux lares, mais peu lui importait. Jamais il n'avait fait lire sa poésie à qui que ce soit. Il arrivait à l'hiver de sa vie, désormais même l'automne était derrière lui. Bientôt, il ferait un grand feu dans le jardin et il y jetterait les cent cinquante cahiers à couvertures noires. Au total plus de vingt mille poèmes. Un par jour pendant cinquante-sept ans. Probablement le secret le mieux gardé de son existence. Même sa deuxième femme n'avait pas eu le droit de les lire. Après toutes ces années, il se demandait encore où il avait puisé l'inspiration. Quand il revoyait sa vie, ce n'était qu'une longue suite de jours qui se terminaient toujours par un poème écrit le soir dans la paix de son bureau. Ils étaient tous datés. Il pouvait retrouver celui qu'il avait écrit le jour de la naissance de son fils, celui qu'il avait écrit le jour où sa première femme était morte, celui du jour où il avait quitté l'Angleterre pour la France... Il ne se coucherait pas avant d'avoir terminé – parfois à une ou deux heures du matin, même du temps où il travaillait. Il n'avait jamais eu besoin de beaucoup de sommeil et il n'avait pas un métier physique : professeur d'anglais à l'université de Marsac. Oliver Winshaw allait avoir quatre-vingt-dix ans. C'était un vieillard paisible et élégant connu de tous. Quand il s'était installé dans cette pittoresque petite ville universitaire, on l'avait aussitôt surnommé « l'Anglais ». C’était avant que ses compatriotes ne s’abattent comme un vol de sauterelles sur tout ce que la région comptait de vieilles pierres à restaurer, et que le surnom ne se dilue quelque peu. Aujourd’hui, il n'était plus qu'un parmi des centaines d'autres dans le département. Mais, avec la crise économique, les Anglais repartaient les uns après les autres vers des destinations plus attractives financièrement : la Croatie, l'Andalousie, et Oliver se demandait s'il vivrait encore assez longtemps pour redevenir le seul Anglais de Marsac. Dans le bassin aux nénuphars, L'ombre sans visage glisse, Le maigre et morne profil effilé, Tel le fil de la lame joliment affûtée. De nouveau, il s'interrompit. De la musique... Il lui semblait entendre de la musique par-dessus le chuintement régulier de la pluie et les échos incessants du tonnerre qui se répondaient d'un bord à l'autre du ciel. Ça ne pouvait évidemment pas être Christine : elle dormait depuis longtemps. Oui, cela venait de l’extérieur : de la musique classique... Oliver eut une grimace de désapprobation. Le volume devait être poussé à fond pour qu'il l'entende jusque dans son bureau malgré l'orage et la fenêtre fermée. Il essaya de se concentrer sur son poème mais rien à faire : cette satanée musique ! Agacé, il porta de nouveau son regard vers la fenêtre. La lueur des éclairs traversait les stores. Il apercevait entre leurs lames la pluie ruisselant comme des cordes d'eau. La fureur de l'orage semblait se concentrer sur la petite ville, l'enfermer dans un cocon liquide, la couper du reste du monde. Il repoussa sa chaise et se leva. Il alla à la fenêtre et écarta les lames des stores pour regarder la rue. La rigole centrale débordait sur les pavés. Au-dessus des toits, la nuit était striée d'éclairs fins, comme inscrits par le tracé de sismographes luminescents. Les fenêtres étaient toutes allumées dans la maison d'en face. Peut-être y avait-il une fête ? La maison en question, une maison de ville avec un jardin sur le côté, séparé de la rue et protégé des regards par un haut mur, était occupée par une femme célibataire. Professeur en classe préparatoire au lycée de Marsac, la khâgne la plus prestigieuse de la région. Une belle femme. Mince, cheveux bruns, silhouette élégante – la trentaine triomphante. Elle aurait plu à Oliver s'il avait eu quarante ans de moins. Il lui arrivait de l'épier discrètement quand elle se faisait bronzer l'été dans son transat, à l'abri des regards sauf du sien, car le jardin se trouvait exactement en contrebas de la fenêtre de son bureau, de l'autre côté de la ruelle et du mur. Quelque chose clochait. Les quatre niveaux que comptait la maison étaient éclairés. Et la porte d'entrée, qui donnait de plain-pied sur la rue, béait, une petite lanterne soulignant le seuil brillant de pluie. Mais il ne voyait personne derrière les carreaux. Sur le côté, les portes-fenêtres faisant communiquer le salon avec le jardin étaient grandes ouvertes, elles battaient dans le vent comme des portes de saloon et l'inclinaison de la pluie était telle qu'elle devait éclabousser le sol à l'intérieur de la maison. Oliver la voyait rebondir sur les dalles de la terrasse, ployer les brins d'herbe de la pelouse. Sans doute était-ce de là que provenait la musique... Il sentit son pouls s'emballer. Son regard glissa lentement vers la piscine. Onze mètres sur sept. Un dallage couleur sable tout autour. Un plongeoir. Il ressentait comme une sombre excitation : celle qui vous saisit quand quelque chose d'inhabituel vient rompre votre routine quotidienne et, à son âge, l'existence d'Oliver n'était faite que de cela. Son regard explora le jardin tout autour du bassin. Dans le fond, c'était le début de la forêt de Marsac, 2 700 hectares de bois et de sentiers. Pas de mur de ce côté-là, ni même un grillage, juste une muraille compacte de verdure. Le pool-house, une petite construction en dur bien plus récente que tout le reste, se dressait à l’autre extrémité de la piscine, sur la droite. Il reporta son attention sur le bassin. Battue par l'averse, sa surface dansait légèrement. Oliver plissa les yeux. Tout d’abord, il se demanda ce qu'il voyait. Puis il comprit que plusieurs poupées se balançaient sur l'eau. Oui, c'était bien ça... Il avait beau savoir qu'il ne s'agissait que de poupées, il sentit un frisson inexplicable le parcourir. Elles flottaient les unes à côté des autres, leurs robes pâles ondulant à la surface du bassin hérissée par la pluie. Oliver et son épouse avaient été invités une fois à prendre le café par leur voisine d'en face. L'épouse française de Winshaw avait été psychologue avant de prendre sa retraite et elle avait une théorie sur cette profusion de poupées dans la maison d'une femme seule ayant dépassé la trentaine. En rentrant, elle avait expliqué à son mari que leur voisine était probablement une « femme-enfant », et Oliver lui avait demandé ce qu’elle entendait par là. Elle avait alors employé des expressions comme « immature », « fuyant les responsabilités », « ne se souciant que de son plaisir personnel », « ayant subi un traumatisme affectif » et Oliver avait battu en retraite: il avait toujours préféré les poètes aux psychologues. Mais du diable s’il comprenait ce que faisaient ces poupées dans la piscine. Je devrais appeler les gendarmes, songea-t-il. Mais pour leur dire quoi ? Que des poupées flottent dans une piscine ? Une autre pensée le frappa. Ce n'était pas normal... Toute la maison éclairée, personne en vue et ces poupées... Où était donc passée la maîtresse de maison ? Oliver Winshaw tourna la poignée de la crémone et ouvrit la fenêtre. Aussitôt, une vague d’humidité entra dans la pièce. La pluie lui cinglant la figure, il cligna des yeux en fixant l'étrange assemblée formée par les faces de plastique aux regards fixes. À présent, il distinguait parfaitement la musique. Il l’avait déjà entendue, même si ça n'était pas du Mozart, son musicien préféré. Bon sang, à quoi rimait tout ce cirque ? Un éclair cisailla la nuit, suivi du craquement assourdissant de la foudre. Le bruit fit trembler les vitres. Comme un coup de projecteur brutal, l’éclair lui révéla qu'il y avait quelqu'un. Assis au bord du bassin, les jambes de son pantalon trempant dans l'eau, il était d'abord passé inaperçu, car l'ombre du grand arbre au centre du jardin l'engloutissait. Un jeune homme... Incliné sur la marée flottante des poupées, il les contemplait. Bien qu'il fût à une quinzaine de mètres, Oliver devina son regard perdu, hagard, et sa bouche ouverte. La poitrine d'Oliver Winshaw n'était plus qu'une chambre d'écho où son cœur cognait tel un percussionniste endiablé. Que se passait-il ici ? Il se précipita vers le téléphone et arracha le combiné à son support. 2 Raymond – ANELKA EST une brêle, dit Pujol. Vincent Espérandieu regarda son collègue en se demandant si son jugement était motivé par les piètres performances de l'attaquant ou par ses origines et le fait qu'il venait d'une cité de la région parisienne. Pujol n'aimait guère les cités, encore moins leurs habitants. Toutefois, Espérandieu devait bien reconnaître que, pour une fois, Pujol avait raison : Anelka était nul. Zéro. Nase. Comme tout le reste de l'équipe, d'ailleurs. Un crève-cœur, ce premier match. Seul Martin semblait s'en foutre. Espérandieu tourna son regard vers lui et sourit : il était sûr que son patron ignorait jusqu'au nom du sélectionneur que la France entière conspuait et injuriait copieusement depuis des mois. – Domenech est un putain de tocard, dit Pujol à ce moment-là, comme si son cerveau avait capté la pensée de Vincent. Si on est arrivés en finale en 2006, c'est parce que Zidane et les autres avaient pris les rênes de l'équipe. Personne ne contestant ce fait, le flic se faufila dans la foule pour aller chercher d'autres bières. Le bar était bondé. 11 juin 2010. Jour d'ouverture et premiers matchs de la coupe du monde de football en Afrique du Sud. Dont celui qui passait sur l'écran en ce moment même : Uruguay-France, 0-0 à la mi-temps. Vincent observa une nouvelle fois son patron. Il gardait son regard fixé sur l'écran. Vide. En vérité, le commandant Martin Servaz ne regardait pas le match, il faisait juste semblant – et son adjoint le savait. Non seulement Servaz ne regardait pas le match, mais il se demandait ce qu'il fichait là. Il avait voulu faire plaisir à son groupe d'enquête en l’accompagnant. Cela faisait des semaines que la Coupe du monde de football accaparait presque toutes les conversations à la Division des Affaires criminelles. La forme des joueurs, les matchs amicaux calamiteux, dont une défaite humiliante contre la Chine, les choix du sélectionneur, l'hôtel trop cher : Servaz en venait à se demander si une troisième guerre mondiale les aurait préoccupés davantage. Probablement pas. Il espéra que les truands faisaient de même, et que les statistiques de la criminalité baissaient d'elles-mêmes sans que personne n’ait besoin d'intervenir. Il attrapa le verre de bière fraîche que Pujol venait de déposer devant lui et le porta à ses lèvres. Sur l'écran, le match avait repris. Les petits hommes en bleu s'agitaient avec la même énergie stérile que précédemment ; ils couraient d'un bout à l'autre du terrain sans que Servaz trouvât à ces déplacements la moindre logique. Quant aux attaquants, il n'était pas un spécialiste, mais ils lui semblaient singulièrement maladroits. Il avait lu quelque part que les frais de déplacement et d'hébergement de cette équipe allait coûter plus d'un million d'euros à la Fédération française de football, il aurait été curieux de savoir d'où elle tirait ses revenus et s'il allait lui-même devoir mettre la main à la poche. Mais cette question semblait moins préoccuper ses voisins, pourtant contribuables sourcilleux d'ordinaire, que l'absence chronique de résultats. Servaz tenta néanmoins de s'intéresser à ce qui se passait sur l'écran. Mais un bourdonnement désagréable montait en permanence du poste, comme celui d'un essaim géant. On lui avait expliqué que c'était le bruit produit par les milliers de trompettes des spectateurs sud-africains présents dans le stade. Il se demanda comment ils pouvaient produire et surtout supporter un tel vacarme : même d'ici, atténué par les micros et les filtres de la technique, le son était particulièrement exaspérant. Tout à coup, les lumières du bar vacillèrent et des exclamations fusèrent de toutes parts quand l'image à l'écran se contracta et disparut pour réapparaître aussitôt. L'orage... Il tournoyait sur Toulouse comme un vol de corbeaux. Servaz eut un demi-sourire en imaginant tout le monde plongé dans le noir et privé de match. Sans qu'il y prît garde, sa pensée distraite dérivait vers une zone familière mais dangereuse. Cela faisait dix-huit mois à présent que Julian Hirtmann n'avait plus donné signe de vie... Dix-huit mois, mais il ne se passait pas un jour sans que le flic pensât à lui. Le Suisse s'était évadé de l'Institut Wargnier au cours de l'hiver 2008/2009, quelques jours seulement après que Servaz lui eut rendu visite dans sa cellule. Au cours de cette rencontre, il avait découvert avec stupéfaction que l'ancien procureur de Genève et lui avaient une passion commune : la musique de Mahler. Et puis, il y avait eu l'évasion pour l'un – et l'avalanche pour l'autre. Dix-huit mois, songea-t-il. Cinq cent quarante jours et autant de nuits au cours desquelles il avait fait un nombre incalculable de fois le même cauchemar. L'avalanche... Il était enseveli dans un cercueil de neige et de glace, et l'air commençait sérieusement à lui manquer tandis que le froid engourdissait de plus en plus ses membres, lorsqu'enfin une sonde le touchait et que quelqu'un déblayait furieusement la neige au-dessus de lui. Une lumière aveuglante sur sa figure, une goulée d'air frais qu'il aspirait à grands traits, la bouche ouverte, et un visage qui s'encadrait dans l'ouverture. Celui d’Hirtmann... Le Suisse éclatait de rire, disait : « adieu, Martin » – et rebouchait le trou... Il y avait quelques variantes, mais le rêve s'achevait toujours peu ou prou de la même façon. En réalité, il avait survécu à l'avalanche. Mais, dans ses cauchemars, il mourait. Et, d'une certaine façon, une partie de lui était morte là-haut, cette nuit-là. Que faisait Hirtmann en cet instant précis ? Où était-il ? Servaz revit en frissonnant le paysage de neige d'une majesté inimaginable... les sommets vertigineux protégeant une vallée perdue… le bâtiment aux murailles épaisses... les verrous qui claquent au fond des couloirs déserts... Et puis, la porte derrière laquelle s’élevait la musique familière : Gustav Mahler, le compositeur favori de Servaz – mais aussi celui de Julian Hirtmann. – Pas trop tôt, dit Pujol à côté de lui. Servaz jeta un coup d'œil distrait à l'écran. Un joueur quittait le terrain, un autre le remplaçait. Servaz crut comprendre qu'il s'agissait du dénommé Anelka. Il regarda le coin en haut à gauche de l'écran : 71e minute – et toujours 0-0. D'où sans doute la tension qui régnait dans le bar. À côté de lui, un gros type qui devait peser dans les cent trente kilos et qui suait abondamment sous sa barbe rousse lui tapota l'épaule comme s'ils étaient intimes avant de lui souffler son haleine alcoolisée dans la figure : – Si j'étais sélectionneur, je leur botterai les fesses pour qu'ils se bougent un peu, tous ces branleurs. Merde, sont pas fichus de se remuer même pour une Coupe du monde. Servaz se demanda si, de son côté, son voisin se remuait beaucoup – à part lorsqu'il s'agissait de se traîner jusqu'ici et d'aller chercher des packs de bières à la supérette du coin. Il se demanda pourquoi il n'aimait pas le sport à la télé. Était-ce parce que son ex-femme, Alexandra, contrairement à lui, ne ratait pas un match de son équipe préférée ? Ils avaient formé pendant sept années un couple dont Servaz avait toujours pensé, dès le premier jour, qu'il ne tiendrait pas longtemps. Malgré cela, ils s'étaient mariés, et ils avaient tenu sept ans. Il ne savait toujours pas comment ils avaient pu mettre autant de temps à reconnaître l'évidence : ils étaient aussi mal assortis qu'un taliban et une libertine. Qu'en restait-il aujourd'hui, hormis une fille de dix-huit ans ? Mais il était fier de sa fille. Oh oui, il en était fier. Même s'il ne s'était toujours pas habitué à son look, à ses piercings et à ses coupes de cheveux, Margot suivait ses traces à lui, pas celles de sa mère. Comme lui, elle aimait lire et, comme lui, elle avait intégré la classe préparatoire littéraire la plus prestigieuse de la région. Marsac. Les meilleurs étudiants y venaient de centaines de kilomètres à la ronde, certains même de Montpellier ou de Bordeaux. En y réfléchissant bien, il devait admettre qu'à quarante et un ans il n'avait que deux centres d'intérêt dans son existence : son métier et sa fille. Et les livres... Mais les livres, c'était autre chose – pas seulement un centre, c'était toute sa vie. Est-ce que c'était suffisant ? À quoi se résumait la vie des autres ? Il regarda le fond de son verre de bière, où il ne subsistait plus que des traces de mousse, et il décida qu'il avait assez picolé pour ce soir. Il ressentit tout à coup une envie pressante d'uriner et se faufila jusqu'à la porte des toilettes. Elles étaient d'une saleté repoussante. Un homme chauve lui tournait le dos, Servaz entendit son jet frapper l'émail de l'urinoir. – Quelle équipe de bras cassés, dit l'homme quand le flic se déboutonna à côté de lui. C'est une honte de voir ça. Il ferma sa braguette et ressortit sans prendre la peine de se laver les mains. Servaz savonna et rinça les siennes longuement, les sécha sous le souffleur puis, au moment de ressortir, il enfonça sa main droite dans sa manche avant de saisir la poignée que l'homme avait touchée. Un bref coup d'œil à l'écran lui apprit que rien n'avait changé en son absence bien que la partie approchât de son terme. L'assistance n'était plus qu'un volcan de frustrations. Servaz se dit que, si ça continuait comme ça, il allait y avoir des émeutes et il rejoignit sa place. Ses voisins poussaient des rugissements du style : « vas-y ! », « passe-la, ta balle, putain, passe-la ! », « à droite ! à droooiteee ! », signe qu'enfin quelque chose se passait, quand il sentit dans sa poche une vibration familière. Il plongea la main dans son pantalon et en ressortit son téléphone. Pas un smartphone, un bon vieux Nokia des familles. L'écran était illuminé, signe que là aussi quelque chose se passait. L'appareil avait déjà transféré l'appel sur sa messagerie, il avait un message « 888 ». Servaz composa le numéro. Se figea. La voix dans le téléphone... Il lui fallut une demi-seconde pour la reconnaître. Une demi-seconde d'éternité. L'espace-temps qui se contracte, comme si les vingt années qui le séparaient de la dernière fois où il l’avait entendue pouvaient être franchies en deux battements de cœur. Même après tout ce temps, un tunnel se creusa dans son estomac en l’entendant. Il eut l'impression
Titre Le Dernier Rêve de Cléopâtre
EAN 9782845635739
ISBN 2845635734
Auteur Jacq Christian
Editeur XO Editions
Présentation Broché
Format Grand format
Longueur 24.1 cm
Largeur 15.6 cm
Poids 0.65 kg
Date de parution 11 octobre 2012
Nombre de pages 418

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